Le gouffre aux chimères
L’organisation New Left Media, visiblement proche de Truthout, un média progressiste d’analyses et opinions avec un bien joli site, a filmé et mis en ligne sur sa chaîne YouTube, les images de la marche des opposants à Obama sur Washington le 12 septembre dernier.
Évidemment, c’est horrifiant, mais oublions quelques instants l’abyssale bêtise des participants de la «Tea Party» et concentrons nous sur le journaliste. Qui n’est en fait pas un journaliste. Mais qui, sans aucun doute, transmet de l’information.
Ce qui m’intéresse dans ce film, c’est comment il est parvenu jusqu’à nous. Comme ils le disent sur leur page YouTube, «NewLeftMedia is Chase Whiteside, Erick Stoll, and a camera». C’est à dire personne, et pourtant la vidéo a été vu plus de 200 000 fois. Une nouvelle fois, une équipe réduite, avec des moyens réduits, parvient à nous informer de manière exemplaire. Pas de construction, pas d’«écriture du roman de l’information» comme dit Laurent Joffrin, juste le rôle de journaliste tel qu’il devrait être, en reprenant des faits, en mettant l’interlocuteur face à ses contradictions, bref un tuyau intelligent. Et ce, sans l’illusion de l’objectivité qui ne sert jusqu’à présent qu’à éviter de poser les bonnes questions.
Journaliste et journaliste
Je n’ai pas pu m’empêcher de faire un rapprochement rapide avec deux informations récentes.
La première, trouvée dans Rue89, c’est la prestation de Melissa Theuriau face à Brice Hortefeux dans Zone Interdite. La journaliste, qu’on imaginait pas si mordante, a continuellement poussé le ministre de l’Intérieur à répondre, vraiment, à ses questions. Tellement que le syndicat policier Alliance a produit un communiqué de presse (3,2 Mo, PDF) le lendemain, accusant la journaliste d’avoir tenu des «propos inadmissibles», «aveuglée par une haine non dissimulée de la Police». On passera sur le sexisme du dernier paragraphe.
Rue89 a fait un montage des questions et relances de la journaliste, sans Brice Hortefeux, ce qui est toujours un plus:
Le fait qu’on soit surpris par un journaliste, et que les réactions soient si négatives, laisse un goût bizarre en bouche. Ce genre d’éclat, le temps d’une soirée, ressemble de plus en plus à la dernière étincelle d’un ancien monde.
C’est ce que pensent les blogueurs allemands à l’origine du Internet-Manifest, le manifeste Internet, qui propose «17 affirmations» pour expliquer comment le journalisme d’aujourd’hui fonctionne. Courrier International nous explique que ce projet est une réponse à la Déclaration de Hambourg, rédigée par plusieurs grandes maisons de presse. Ces derniers veulent lutter contre la perte des revenus de la presse en renforçant la propriété intellectuelle en ligne, quitte à ignorer complètement la réalité de l’information aujourd’hui.
Tout a changé
Je pense évidemment que ces blogueurs ont raison quand ils disent que «Internet est un empire médiatique de poche» ou que «Internet est notre société. Notre société est Internet». Tout est en train de changer. Tout a déjà changé. Les nouveaux journalistes autour de moi ne viennent pas des médias. Ils viennent du web, de la communication, de la documentation. Ils n’ont pas les réflexes des journalistes classiques et ne travaillent pas pour des structures de presse classiques. Et c’est tant mieux. L’application de ce que j’ai appris à l’école ressemblait de plus en plus au Gouffre aux chimères.
J’aimerai tant voir plus d’utilisations intelligentes des moyens d’informations incroyables qui sont à notre disposition. Quelle opportunité incroyable pour les minorités, par exemple, de pouvoir se faire entendre. Évidemment, dans la masse d’informations à venir, on va devoir se coltiner un sacré paquet de vidéo de chat. Et pas mal de Désir d’endives par des politiques mégalo qui pensent avoir inventer la machine à courber les bananes. Mais ça vaut le coup. «We are just getting started; more to come», nous promet New Left Media. Je veux bien attendre pour voir. Et je veux bien apporter ma voix au concert.
